HuGone Lloris

C’est une nouvelle qui a surpris plus d’un Français, et qui a forcément pincé le cœur des supporters lyonnais. Trois semaines après la douloureuse défaite de l’équipe de France face à l’Argentine (3-3, TAB 2-4) en finale de la Coupe du Monde 2022, Hugo Lloris (36 ans et 145 sélections) met un terme à sa carrière internationale. Soucieux de « sortir en étant au plus haut », le gardien de Tottenham a également précisé avoir tenu compte de sa vie privée au moment de faire son choix. « Il y a aussi un choix familial, je ressens le besoin de passer plus de temps avec mon épouse et mes enfants ». Son histoire en Bleus, Lloris l’a débuté il y a 14 ans, un soir de novembre 2008, lors d’un match amical face à l’Uruguay (0-0). Longtemps hésitant au moment d’établir une hiérarchie entre Lloris le Lyonnais et Mandanda le Marseillais, Raymond Domenech, sélectionneur à l’époque, finit par trancher en août 2009 en installant le gardien formé à Nice dans les buts. Ni Laurent Blanc, ni Didier Deschamps ne reviendront sur cette décision. Lors de ses quatre saisons à l’OL (2008-2012), Hugo Lloris a laissé l’image d’un gardien au tempérament taiseux, mais disposant d’un talent hors du commun. Capitaine Lyon revient sur les années lyonnaises de celui que Joël Bats surnommait affectueusement « [s]on poulet ».

Le successeur désigné de Gregory Coupet

« Oui, je pars, c’était devenu un secret de polichinelle. Ma manière de remercier tous les supporters, ce serait de remporter la Coupe en étant invincible. Je profite pour vivre ces moments à fond avant de vivre autre chose. » En cette fin du mois de mai 2008, et alors que l’OL espère enfin soulever une Coupe de France qui lui échappe depuis 1973, Grégory Coupet (35 ans à l’époque) officialise son départ du club. Annoncé avec insistance du côté de Tottenham (il signera finalement à l’Atletico Madrid), celui qui garde les buts lyonnais depuis janvier 97 n’a absolument plus rien à prouver entre Rhône et Saône. Septuple champion de France, vainqueur de la Coupe de la Ligue et cinq fois vainqueurs du Trophée de Champions, seule la Coupe de France fait défaut au palmarès national de l’international français (34 sélections). Quelques jours plus tard, les Gones viennent à bout du Paris Saint-Germain au Stade de France (1-0 ap), et concluent la saison 2007-2008 par un magnifique doublé. Son vœu d’invincibilité exaucé, « Greg » peut partir avec le sentiment du devoir plus qu’accompli.

À une époque où les dirigeants lyonnais avaient toujours un temps d’avance, le départ de cette légende du club a été anticipé. Depuis plusieurs mois, un jeune gardien de but de 21 ans formé à l’OGC Nice a tapé dans l’oeil de la cellule de recrutement : un certain Hugo Lloris. Également convoité par le Milan AC et Tottenham, le président de Nice demande à son poulain de se positionner rapidement. Afin d’organiser sa succession le plus rapidement possible, Maurice Cohen souhaite connaître le choix de son poulain, et négocier exclusivement avec le club élu.

« Il y avait un choix à faire. Un choix difficile entre deux grands clubs. À Milan, les choses n’étaient peut-être pas aussi simples qu’on me les avait présentés. Parallèlement j’ai ressenti beaucoup d’envie côte lyonnais de me faire venir, de m’aider à progresser. Comme j’avais promis de décider avant la fin mai, pour permettre à mon club formateur de me trouver un remplaçant rapidement, le choix de Lyon est logique. » expliquait Lloris sur le site officiel de l’OGC Nice, alors que son transfert à Lyon n’était pas encore acté. Trois jours plus tard, l’OL officialise la chose en déboursant 8,5 M€. Bien évidemment, le nouveau « suuuper gardien de but » de Gerland n’échappe pas aux questions sur son illustre prédécesseur. « Prendre la suite de Coupet qui est un monument à Lyon avec sept titres de champion, c’est un honneur, une fierté mais aussi un défi. C’est un poids mais ça ne me dérange pas. A moi maintenant de rendre à l’OL cette confiance. » Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Hugo Lloris a largement su rendre cette confiance à sa nouvelle ville d’adoption.

La classe mondiale à 23 ans

Pour son premier match officiel sous les couleurs lyonnaises, le 2 août 2008, face aux Girondins de Bordeaux (0-0, TAB 4-5) pour le Trophée des champions, il réalise un match de grande qualité, avec plusieurs arrêts décisifs. Au cours d’une saison où Lyon cédera son fauteuil de champion de France pour la première fois depuis sept saisons, Hugo Lloris affiche une régularité impressionnante pour un gardien de son âge. « Il a été énorme à Lyon, et je le remercie pour ces trois saisons passées avec lui, parce qu’il a été extraordinaire et nous a maintenus bien des fois. Il a été héroïque, avec une mentalité jamais prise à défaut. » lui rendait hommage Claude Puel en 2012, quelques jours après le départ de Lloris vers l’Angleterre. L’entraîneur, que beaucoup de supporters considèrent comme le premier responsable d’un déclin de l’OL toujours en cours, vise juste lorsqu’il se montre dithyrambique avec son ancien portier. Malgré des performances collectives décevantes (ndlr : l’OL termine 3ème en 2008-2009, 2ème en 2009-2010, 3ème en 2010-2011 et 4ème lors de la saison 2011-2012), celles de Lloris à Lyon sont largement reconnues dans l’Hexagone. Tonique sur sa ligne, kamikaze dans les duels, Lloris est à l’époque le prototype du gardien moderne. A trois reprises, il décroche le trophée UNFP du meilleur gardien de Ligue 1 (2009, 2010 et 2012).

S’il ne fallait retenir qu’une performance symbolisant l’envergure qu’il a prise à l’OL, ce serait certainement le quart de finale de la Ligue des Champions 2009-2010. Après avoir éliminé les néo-Galactiques du Real Madrid au tour précédent (1-0 puis 1-1), les Lyonnais affrontent le surprenant Bordeaux de Laurent Blanc en quart de finale. Déjà premiers d’une poule comprenant le Bayern Munich et la Juventus de Turin, les Bordelais, champions de France en titre, espèrent bien pouvoir détrôner l’OL au titre de « meilleur club français ». C’était sans compter sur Hugo « Spiderman » Lloris.

« Le résultat repose sur la performance d’un grand gardien, de classe mondiale. Nous nous sommes créé des occasions, mais Hugo Lloris a toujours répondu présent. » Interrogé par le site de l’UEFA, Benoît Trémoulinas s’incline. Dans un match au rythme effréné (23 tirs) et pouvant basculer d’un côté comme de l’autre, Lloris multiplie les arrêts de grande classe, et permet à l’OL de remporter un succès primordial à Gerland (3-1).

Les parades du Niçois de naissance sont d’autant plus précieuses qu’elles encouragent ses coéquipiers à résister lors du match retour à Chaban-Delmas (0-1). Match au cours duquel Lloris se montre une nouvelle fois héroïque. « A l’heure actuelle, oui, c’est le meilleur gardien que j’ai affronté. C’est surtout un gardien brillant, celui qui te dégoûte le plus, que ce soit avec des arrêts sur moi ou sur mes coéquipiers (sic). Il nous met un coup au moral quand on joue contre lui ! C’est comme ça… J’ai toujours dit que c’était un grand gardien, le meilleur en France. A force, on ne s’étonne plus. J’ai eu du mal à avaler ça à l’aller, mais lors du retour, je me suis presque dit que c’était normal ! J’ai toujours dit du bien à son sujet avant, et il a confirmé. Donc, pour moi, il n’y a pas photo. » résumait parfaitement Marouane Chamakh au moment de commenter la performance de son bourreau. Pour la première fois de son histoire, l’OL se qualifie pour les demi-finales de la Ligue des Champions. Et il le doit en grande partie à son dernier rempart.

En considérant le niveau atteint par Hugo Lloris à l’OL, on peut se demander pourquoi il n’a pas pris plus de dimension dans le vestiaire lyonnais. Dans un effectif marqué par la défiance progressive du public vis-à-vis de Claude Puel, il semblait avoir toutes les qualités pour s’imposer en patron. Mais le gardien de Tottenham ne fait pas partie de la catégorie des leaders « grandes gueules ».

Loin du strass et des paillettes

« Non, un leader, ce n’est pas forcément quelqu’un qui aboie. C’est quelqu’un qui voit les choses justes et qui entraîne les autres dans le même sens. Sur le terrain, c’est suffisant, si on peut le faire également dans le vestiaire, ça peut être une bonne chose. Seulement, à mon avis, il ne faut pas forcer les choses. Cela doit se faire naturellement. » Alors que l’OL voit le titre s’envoler en ce mois de février 2012, Lyon Capitale titille Lloris sur son tempérament en interview. Selon le magazine lyonnais, le gardien de l’OL aurait intérêt à forcer sa nature et « gueuler » de temps en temps pour remobiliser ses coéquipiers. Mais l’ancien capitaine des Bleus ne compte certainement pas jouer un rôle. « Il a une bonne analyse, il est intelligent, très au-dessus de la moyenne. Il va faire un grand leader à Lyon, et en équipe de France, déclarait Frédéric Antonetti en 2010, lui qui a connu Lloris à Nice. Les leaders, ce ne sont pas ceux qui parlent le plus, ce sont ceux qui parlent juste. » Hugo Lloris fait plutôt partie de la catégorie des leaders mutiques mais respectés, à l’instar de Lisandro López. L’Argentin était d’ailleurs le coéquipier dont Lloris était le plus proche, et il est toujours en contact avec lui aujourd’hui.

Une seule fois les supporters lyonnais ont eu l’occasion de voir le taiseux Lloris péter un plomb. Le 04 avril 2011, alors que son équipe mène 2-0 sur la pelouse de Nice et Lloris a détourné un penalty de Danijel Ljuboja, il doit s’incliner par deux fois en fin de rencontre (2-2). Terriblement frustré, il laisse éclater sa colère dans les vestiaires : « Vous ne respectez pas ce maillot. On se chie dessus, y’en a ras le cul. » En aparté, il est incroyable de noter à quel point ces mots prononcés il y a douze ans sont encore et toujours d’actualité du côté de Décines.

Hormis cette sortie sulfureuse, Hugo Lloris s’est surtout distingué par sa retenue médiatique. Une anecdote rapportée par le quotidien Libération vient bien résumer les rapports qu’entretenait le Niçois avec les médias couvrant son ascension. Dans la foulée de la double confrontation avec Bordeaux, l’OL affronte le Bayern Munich en demi-finale. Battu 1-0 à Munich, les Lyonnais croient toujours en leur chance de décrocher la première finale européenne de leur histoire. La chaîne OL TV réalise donc un sujet sans le moindre commentaire où Lloris, enchaînant les parades, s’entraîne, harangué par son mentor Joël Bats : « Allez poulet ! Encore une série de cinq ! Arrache-toi !» TF1 prend connaissance des images, et veut les passer dans Téléfoot. Le gardien lyonnais refuse, car il ne souhaite pas se retrouver au centre d’un sujet sur une chaîne à grosses audiences. Après l’élimination de l’OL (0-3 au match retour à Gerland), le présentateur Christian Jeanpierre revient à la charge. Lloris accepte, mais pose deux conditions. D’abord, le reportage ne doit pas durer plus de deux minutes. Et surtout : « Tu ne fais pas de sensationnel en me présentant comme le meilleur gardien du monde. » Un comportement qui sera également le sien avec l’Équipe de France.

Le successeur désigné de Fabien Barthez

Depuis la tragique finale de la Coupe du Monde 2006 et la retraite internationale de Fabien Barthez, l’Équipe de France cherche son goal du futur. Si Grégory Coupet assure bien l’intérim lors de l’Euro 2008, la seule année d’écart qu’il a avec le « Divin chauve » n’en fait pas un choix d’avenir. C’est ainsi que débute le duel Mandanda-Lloris.

Parti pour installer le gardien marseillais dans un premier temps, Raymond Domenech se montre longtemps hésitant au moment de passer le flambeau au gardien de son club formateur. « Pour le moment, il y a encore des matchs, on se rassemble lundi et on aura tout le temps de prendre des décisions », bottait-il en touche par exemple en août 2009. Une façon de procéder assez discutable lorsqu’on a face à soi des gardiens de 22-23 ans en quête de confiance.

L’ancien sélectionneur finit par trancher et installe finalement Hugo Lloris dans les buts. Évidemment, pas de capitanat pour celui qui garde le but de légendes comme Thierry Henry, Franck Ribéry ou Patrice Evra. Mais déjà cette faculté à analyser froidement les mauvais choix de ses partenaires. « On réfléchit, on comprend que c’était une énorme erreur et que la première chose à faire est de présenter des excuses. Évidemment que c’était complètement stupide ! », se rendait-il à l’évidence dans les colonnes du Monde, juste après Knysna. L’énorme erreur à laquelle il fait référence est bien évidemment la grève de l’entraînement effectuée par les Bleus à la suite de l’éviction de Nicolas Anelka.

Ce tempérament réservé va indéniablement lui servir pour récupérer le brassard de capitaine. Alors que le mondial sud-africain a déchaîné les passions politiques et médiatiques, l’Équipe de France souhaite redorer son image le plus rapidement possible. Laurent Blanc est désigné sélectionneur, et il n’a pas d’idée précise sur l’identité de son futur capitaine. Le brassard est donc tournant jusqu’au mois de février 2012, moment choisi par l’actuel coach de l’OL pour arrêter son choix. « C’est un vrai choix, pas un choix par défaut. J’estime que Hugo présente plus de garanties dans ce rôle. Il portera le brassard mais n’oublions pas qu’il n’y a pas que lui d’important dans le groupe. Il a l’air de maîtriser et d’avoir une certaine lucidité importante pour ce rôle » mettait déjà en avant Lolo « White » au sujet du « poulet » de Joël Bats. Lloris portera ce brassard 121 fois. Pour comprendre la performance exceptionnelle que cela représente, notons que Marcel Desailly est deuxième avec 55 capitanats.

En termes de palmarès international, Lloris fait incontestablement partie des légendes du football français. Avec deux finales de Coupe du Monde (une gagnée en 2018 et une perdue en 2022) et la finale perdue de l’Euro 2016, le gardien de Tottenham aura été le capitaine d’une génération qui n’a (presque) rien à envier à celle emmenée par Didier Deschamps. Nommé trois fois au Ballon d’Or (2016, 2018 et 2019), l’ancien gardien de l’OL est également devenu cet hiver le gardien le plus capé de l’Histoire de la Coupe du Monde (20 matchs). Ce n’est ni Nice, ni Lyon mais la France entière qui se lève au moment de dire adieu à ce monument du football français. « L’OL est un grand club et derrière un grand club il y a toujours un grand public. Allez l’OL et à bientôt » déclarait Lloris avec classe, au moment de saluer une dernière fois Gerland. Derrière une grande équipe, il y a toujours un grand gardien. Merci pour tout « HuGone ».

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